Analyse

Kafka 2020

Par Isabelle Barbéris, auteur de L’art du politiquement correct (PUF).

Beaucoup connaissent le roman hilaro-tragique de Kafka dans lequel un protagoniste accusé d’un crime sans objet, est sommé de se justifier de faits inexistants. Le Procès. La célèbre fable rend compte des rouages retors du mécanisme de la justification (voir par exemple Marthe Robert) : un innocent alimente lui-même ses persécuteurs.

C’est ce type d’excès de zèle, à la fois grotesque et redoutable, qui s’est montré au grand jour lors du faux-scandale de la fiction parodique sur Danièle Obono. Cette affaire répète, sur le mode farcesque (antiraciste), la tragédie du racisme, tout en menant encore plus loin son absurdité, en créant un sinistre précédent : désormais il ne suffira plus de parader quelques heures par mois avec son badge « je ne suis pas raciste » « touche pas à mon pote » pour avoir le droit à un strapontin dans la bonne société…

L’affaire démontre, par l’hystérie collective qui s’est emparée de gens d’habitude lucides, qu’il sera désormais nécessaire, pour établir sa notoriété antiraciste, de débusquer, puis de dénoncer et enfin de lyncher sur la place publique un « raciste ». Quitte à le fabriquer de toute pièce.

Ces réactions, qui ont vu en quelques heures les réprobateurs de la « cancel culture » retourner leur veste, servent de révélateur à la dégradation du débat public, à l’hystérie ambiante et à la mise en place du dangereux mécanisme de bouc émissaire : en quelques heures, une sorte d’unanimité fort satisfaite d’elle-même s’est dégagée pour clouer au pilori un journal, mais aussi un dessinateur et un écrivain, accusés de la pire infamie : être raciste. Les notables et les politiques se sont joints aux sirènes, outrepassant leurs rôles, expédiant des procès non jugés, sur la base d’un délire interprétatif présenté comme une vérité. Le Garde des Sceaux lui-même a prononcé le verdict!

Mais tout va bien.

L’ironie veut que cette transe fusionnelle et dénonciatrice survienne au moment de l’ouverture du procès des tueurs de Charlie Hebdo, révélant le deux poids deux mesures idéologiques qui a conquis le moindre recoin du débat : il n’y a pas plus de racisme dans la fiction parodique de Valeurs Actuelles que dans les caricatures de Charlie.

L’Observatoire de la liberté de création, toujours prompt à afficher une position ultralibérale lorsqu’il s’agit de défendre « tuer les bébés blancs » ou Médine au Bataclan, se tait pudiquement : vous comprenez, là c’est la droite, donc on peut cracher, déshumaniser et avoir tort avec Sartre… Par contre, quand les comiques professionnels de France Inter passent leur temps à comparer les gens de droite à des « rats », des « merdes », des « chiottes », ce ne sont que ricanements bon enfant et facéties de joyeux drilles que taquine la muse.

A moins de considérer que Madame Obono est rendue « sacrée » par sa couleur de peau (et nous nous en approchons, cf. toute la sémantique hystérique sur la souillure et l’union sacrée), Mme Obono peut comme toute personnalité, à plus forte raison publique, être parodiée. Ce qui est raciste est de considérer que la parodie doit être contrainte par des considérations raciales : on ne parodierait pas l’homme noir qui n’aurait pas accès au second degré ???

La satire existe depuis Aristophane. Elle a toujours consisté à mettre des personnages réels dans des situations fictives, afin de créer des « effets de réels » révélateurs des ridicules du protagoniste mis en situation. Ici il s’agit, par la fiction, d’envoyer Mme Obono et ses obsessions « au pays du réel ». Elle qui, ayant bien retenu la leçon de Bouteldja, essentialise l’homme noir en descendant d’esclave et l’enferme dans une identité monolithique de victime absolue, se voit rappeler, par le truchement rusé d’une fiction historique, que sa vision de l’histoire est un pur fantasme : du révisionnisme et de l’auto-orientalisme.

Des dessins accompagnent cette moquerie, illustrant des scènes de la mini-fiction : ils ne sont pas dégradants, à moins de considérer que jouer le rôle d’un esclave serait dégradant et une « esclavagisation » ; à moins d’oublier ce que c’est que le jeu ; la distinction sujet-objet ; bref à moins d’adhérer à la littéralité et au premier degré qui sont les principes mêmes de la pensée mortifère indigéniste.

Car pour trouver cette parodie « raciste », il faut adhérer implicitement à des thèses racialistes. Considérer que la peinture où le célèbre comédien Ira Aldridge prêtait ses traits à un portrait d’esclave serait raciste – c’était jusque là le point de vue de Françoise Vergès, et apparemment aujourd’hui, c’est aussi celui des républicains de gauche ! Considérer qu’un noir à qui l’on fait jouer un personnage noir, ce serait « raciste » – c’était le point de vue de la racialiste Aïssa Maïga, est désormais donc aussi celui des critiques du racialisme ?

J’ai lu tellement d’inepties que je ne peux pas tout relater. On m’explique plusieurs fois :

– Ouiiiii mais tu comprends, ça réveille des FANTASMES scabreux

Alors… Je ne sais pas s’il faut lire cela comme un aveu sur les « fantasmes » des antiracistes pro, mais qu’ils gardent leurs fantasmes pour eux, d’une part. D’autre part, justifier un acte de censure sur la base de potentiels fantasmes que cela « réveillerait » sans lien avec le message de l’oeuvre en question, c’est du contrôle herméneutique totalitaire niant toute l’histoire de la littérature : on censure par l’anticipation d’une surinterprétation erronée, bravo; enfin, c’est toujours et encore adhérer à des thèses indigénistes sur l’inconscient collectif qui ne serait pas « décolonisé ».

Pour condamner Valeurs Actuelles (et s’acheter une indulgence « antiraciste » sur le vaste marché de la notoriété), un journaliste de l’Express se permet de faire la comparaison entre l’esclavage et la Shoah – réductionnisme auquel nous avait habitué le PIR, mais pas encore ses opposants ! Pour lui, je cite, ce serait identique de représenter Finkelkraut dans un pyjama rayé… D’abord, je pense qu’en cherchant un peu dans la littérature, par exemple chez Modiano, on trouve ce type d’images (pas Finkelkraut, mais l’équivalent) ; ensuite ce journaliste s’emmêle au-delà du ridicule car il ne sait pas de quoi il parle, s’étant jeté dans la meute sans lire le texte : l’équivalent serait peut-être, en cautionnant le parallèle douteux esclavage-Shoah, de représenter un négationniste ou un révisionniste en pyjama rayé, pour lui rappeler quelques vérités historiques. C’est à cette sauce là qu’est mangée Danièle Obono, et c’est bien mérité quand on connaît ses partis pris.

Il est très inquiétant de constater que les critiques du racialisme font désormais comme leurs ennemis et inventent du racisme pour justifier leur existence. Fatiha Boudjahlat qui a été l’une des rares à garder la tête froide, donne une explication à ce qu’elle appelle avec justesse « la comédie de l’union sacrée » : elle la trouve – avec indulgence – dans la dureté du combat à mener. D’une certaine manière, on peut comprendre que ceux qui s’occupent toute l’année de lutter conte le PIR et consorts, ce qui leur vaut des attaques en bas de la ceinture, se jettent voracement sur la moindre occasion de rappeler qu’ils sont du bon côté du manche. On voit cependant ce que cela crée : un bouc émissaire, et le renforcement insidieux du pouvoir de l’antiracisme dévoyé.

Pour finir, cette comédie a offert à la LDNA [Ligue de la Défense Noire Africaine] l’occasion de libérer ses menaces de mort au grand jour. Personne ou presque désormais ne prendra la défense de Valeurs Actuelles que l’on a préalablement sorti des rangs de l’humanité fréquentable. L’impunité est là, nous l’avons créé de toute pièce.

Il existe un crime aussi grave que le racisme : il consiste à l’inventer là où il n’est pas. Dans les deux cas, on fabrique un faux criminel : le premier voit dans la couleur de peau un crime par nature ; le second invente un crime pour lèse couleur de peau. Dans les deux cas, on a désigné un bouc émissaire.

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